Souvent éclipsé par ses homologues allemand et italien, le fascisme japonais possède pourtant une histoire et des caractéristiques profondément singulières. Loin d’être une simple copie des mouvements européens, il s’est forgé sur des bases culturelles et religieuses propres à l’archipel nippon, menant le pays vers l’une des périodes les plus sombres de son histoire.
Une société en pleine évolution
Au milieu des années 1920, le Japon poursuit une politique de développement visant à rattraper les pays Occidents. Le pays se libère en partie de certaines de ces traditions. Par exemple, bien que les femmes doivent toujours rester soumises aux hommes, elles peuvent désormais étudier et travailler. En 1925, le suffrage universel masculin est mis en place et tous les hommes de plus de 25 ans peuvent voter pour élire le Parlement.
Toutefois, la même année, la loi de Préservation de la Paix est votée pour réprimer les opposants politiques. Cette loi donne lieu le 15 Mars 1928 à l’arrestation par la police politique de 1600 communistes suite à l’élection des premiers députés socialistes. Les syndicats ouvriers sont également supprimés. En tout, 5046 personnes sont arrêtées pour motifs idéologiques entre 1937 et 1941. Sur ce chiffre, environs 25% feront l’objet d’un procès. En mars 1939, les partis politiques sont dissous.
Suite à la crise économique de 1929, plus de deux millions de Japonais se retrouve au chômage. Ainsi, l’armée devient une porte de sortie de cette misère pour beaucoup d’hommes en leur permettant de manger et de toucher régulièrement une somme d’argent. C’est ainsi que les effectifs de l’armée grossissent de plusieurs centaines de milliers d’hommes. L’armée gagne ainsi une place majeure dans la société.

Les racines du fascisme japonais (1918 – 1936)
Le fascisme japonais commence à se développer en 1918-1919, au lendemain de la Première Guerre mondiale. À l’origine, ces mouvements se constituent en réaction à la montée de la gauche : leur objectif premier est de briser les grèves et de menacer les syndicats.
Parmi ces groupes proto-fascistes, on retrouve des organisations aux noms évocateurs :
- La Société de la Pérennité,
- La Société de la Pratique Terrestre,
- La Société de la Fondation Nationale,
- La Société de l’ère Taika.
Loin d’être marginaux, ces groupes bénéficient du soutien actif et financier de nombreuses élites. De grands patrons du secteur du bâtiment, comme Kawai Tokusaburô et Mori Kenji, ainsi que l’homme d’affaires Ishihara Kôichirô, y contribuent largement. C’est également à cette période qu’émergent des porte-paroles influents, à l’image d’Ikki Kita, souvent qualifié de « père idéologique du fascisme japonais ».

D’un simple mouvement réactionnaire à une idéologie propre
Le véritable tournant s’opère en 1931. La création du Comité National des Patriotes pour l’unité de lutte et du Parti de la production du Grand Japon permet de regrouper ces différentes factions autour d’une vision commune. Le mouvement cesse d’être une simple réaction anti-gauche pour devenir un mouvement social à part entière. Tout comme le Parti nazi ou les Faisceaux de Combat italiens, le fascisme japonais adopte une communication anticapitaliste. Le « Parti de la Production » déclare par exemple : « nous voulons abattre le capitalisme pour établir la souveraineté de l’industrie ».
C’est finalement en 1936 que le mouvement gagne massivement en puissance, propulsé par un contexte économique désastreux (plus de deux millions de chômeurs suite à la crise de 1929) et l’isolement du Japon sur la scène internationale après son départ de la SDN en 1933.
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Un pouvoir centré autour de l’Empereur
Après la Restauration Meiji, l’Empereur concentre à la fois les pouvoirs politiques (auparavant détenus par le Shogun) et les pouvoirs religieux (qui étaient déjà entre les mains de l’empereur avant la Restauration). Contrairement à l’Occident, la sphère privée n’est pas dissociée de la sphère publique. L’Empereur devient la seule voix du bien et de la vérité. Que ce soit le rescrit aux soldats ou celui sur l’éducation, les deux textes ne mentionnent que le peuple et la dynastie impériale pour désigner la nation. On comprend donc ici que l’Empereur est présenté comme la Nation. Les deux sont ainsi indissociables.
De part sa qualité divine et le concept de Hakko Ichiu (réunir les huit coins du monde sous un même toit), l’Empereur est indissociable de la Nation. À son arrivée au pouvoir en 1927, Hirohito est pourtant un pacifiste convaincu, marqué par son voyage en Europe après la Grande Guerre, et choisit le nom de règne « Showa » (la paix éclairée). Mais la vénération qui l’entoure est absolue : au cinéma, il faut se découvrir lors de ses apparitions ; dans la presse, des règles typographiques strictes encadrent l’utilisation de son nom, etc.

Les spécificités du fascisme japonais
Cette idéologie repose sur deux piliers majeurs :
- Le familiarisme : L’État japonais est perçu comme une extension de la famille, dont la Maison Impériale, issue d’une lignée unique depuis l’Antiquité, serait le chef. Ce concept prend sa source dans l’Etat absolu de l’ère Meji.
- L’agrarisme : Le fascisme japonais affirme les vertus de la campagne face à la corruption des industries urbaines. Ce concept est fondamental pour comprendre la radicalisation des jeunes officiers (souvent issus du Nord-Est rural). Onuma Shô, l’assassin de l’ancien ministre des finances, Inoue Junnosuke, justifiait son acte en accusant les élites d’épuiser les campagnes au profit de leurs intérêts financiers. Paradoxalement, ce fascisme ne profitera pas aux campagnes, vidées de leur main-d’œuvre au profit des usines militaires urbaines. Cette philosophie voulait donner davantage d’autonomie aux provinces et campagnes. Cette vision va donc à l’inverse de la philosophie européenne du fascisme voulant que l’État contrôle tous les domaines
La proximité avec l’Empereur comme clé de voute de la société
Pour Tōjō, la proximité avec l’Empereur définit d’ailleurs la valeur d’un homme au-delà de toute loi. Lorsqu’on lui demande en 1943 s’il est un dictateur, il répond : « Tōjō n’est en vérité qu’un obscur serviteur […] Je brille aujourd’hui pour cette seule et unique raison que la lumière de Sa Majesté m’éclaire. Privé de cette lumière, je ne suis plus qu’un caillou. »

D’après Maruyama Masao, les auteurs d’exactions nazis voyaient leurs victimes comme des choses. Du côté des bourreaux japonais, leur relation envers leurs victimes se construisait plutôt sur un sentiment de supériorité, lui-même basé sur un sentiment de proximité plus important envers l’Empereur. Toujours d’après l’auteur, ce sentiment de proximité envers l’Empereur est même la principale composante sur lequel se base l’État japonais. En résumé, ce n’est pas la loi qui pèse le plus sur l’administration et l’armée, mais la position sociale des personnes par rapport à l’Empereur.
Pour certains groupes fascistes comme « La Voie Impériale », il n’était pas possible d’avoir un réel programme, car cela aurait été une spéculation sur les volontés de l’Empereur et se contentaient donc d’éliminer les personnalités considérées comme nuisibles qui l’entourent. Ainsi, la simple existence de l’empereur empêche le fascisme japonais, ou du moins une partie des groupes le composant d’avoir un plan à long terme.
Sur le plan politique, il y avait pour cette raison beaucoup d’instabilité et les changements de postes étaient légion. Seul le noyau dur autour de l’empereur restait stable. Cette situation incitait les factions à créer de l’agitation aux confins de l’empire japonais pour faire bouger les rôles. Entre 1936 et 1944, le gouvernement change 15 fois.
L’armée en quête de pouvoir
L’armée se sentant de part sa proximité supérieur à l’Empereur par rapport à la société civile, elle va chercher à prendre le contrôle de l’Etat pour y distiller ses valeurs, qu’elle pense conforme à celles de l’Empereur. Dans le livre « L’esprit du soldat impérial » de 1933, le général Araki Sadao considère qu’il faut « purifier l’esprit qui règne dans la société ordinaire et s’efforcer de la réunir à celui de l’armée« .
Au centre de l’état, l’Empereur se contente toutefois de défendre son propre pouvoir et ne rendit pas de grandes décisions avant la fin de la guerre. En effet, celui-ci se trouve bridé de deux côtés. Du premier, son pouvoir absolu se trouve entravé par ses hauts conseillers et la haute bourgeoisie qui ont peur que la responsabilité politique retombe sur eux ou sur l’Empereur. De l’autre côté, l’Extrême-Droite ne cesse de rappeler le droit divin de l’Empereur, ce qui crée de facto une distance entre lui et le peuple.
Contrairement à l’Italie et à l’Allemagne, le Japon n’a pas connu de révolution démocratique après la Première Guerre mondiale. Il n’existait donc pas d’organismes puissants hors de l’État capables de prendre le pouvoir. Le fascisme japonais va donc prendre sa base au sein même de l’armée, avant de se diffuser dans la société civile. L’armée, devenue une porte de sortie de la misère pour des centaines de milliers d’hommes, acquiert une place majeure. On se trouve ainsi dans un ordre inverse par rapport au fascisme italien et allemand où ces derniers font appel à des forces externes à l’État pour prendre le pouvoir.
Ce fascisme ne cherche pas d’emblée à contrôler les masses, mais fonctionne par petits groupuscules caractérisés par une approche utopique et destructrice, sans réel plan à long terme (spéculer sur l’avenir revenait à anticiper la volonté de l’Empereur).
La multiplication des coups d’état
Cette frénésie se traduit par une idéalisation de la mort héroïque et une multiplication des assassinats politiques (écrivains, patrons, et même le Premier ministre Inukai). Lors de la tentative du coup d’État de la Shinpeitai de Juillet 1933, le plan voulait notamment que les complotistes devaient occuper la Banque Industrielle du Japon et s’y retrancher pour en faire un centre de propagande jusqu’à la mort des participants dans les affrontements avec la police.
Les tentatives de coups d’État s’enchaînent : octobre 1931, 15 mai 1932, novembre 1934, et le sanglant 26 février 1936. Si Hirohito s’oppose aux putschistes de 1936 et fait exécuter 15 officiers, la victoire civile n’est que de façade : en coulisses, le budget de l’armée explose et l’expansionnisme devient une politique d’État. L’État s’était d’ailleurs déjà compromis en nommant le général Araki Sadao (soutenu par les nationalistes de La Société d’un Soir) ministre de la Guerre pour apaiser les officiers. Ce dernier défendit notamment les responsables du coup d’Etat du 15 Mai tout en parlant de décadence morale.

Comment le fascisme a pénétré la société civile ?
Sur le plan social, c’est la classe moyenne qui porte ce mouvement,
2 sous-groupes se distinguent concernant la classe moyenne japonaise :
- Les patrons de la petite industrie, les fonctionnaires municipaux et certains fonctionnaires inférieurs comme les prêtres shintos et bouddhistes
- Les employés salariés des grandes villes et les intellectuels
Ainsi, ce sont les patrons de la petite industrie et les fonctionnaires mentionnés dans le premier groupe qui ont servi de base au fascisme japonais. Ce sont eux qui vont assurer la diffusion du message et le rôle de contrôle par leur rôle dominant sur leurs employés et subalterne lorsque le fascisme va entrer dans la société civile.
Au contraire, les employés des grandes villes ont pour la majorité suivi le mouvement ou pratiqué la résistance passive (ce qui est logique puisque comme nous l’évoquions plus tôt, le fascisme japonais idéalisait le paysan alors qu’il méprisait l’employé urbain). Ici aussi, on remarque donc une différence avec le fascisme italien et allemand où les intellectuels ont embrassé le mouvement.
Embrigadement, Censure et Propagande
Dès le milieu des années 1920, la répression s’organise. La loi de Préservation de la Paix de 1925 conduit à des arrestations massives. La Tokko, la redoutable police de la pensée, traque les libéraux, les pacifistes et les communistes, allant jusqu’à la torture et l’assassinat (comme celui du romancier Kobayashi Takiji). Les arrêtés pour motifs idéologiques pouvaient être libéré, mais cette libération était accompagnée par la remise d’un rapport de surveillance mensuel réalisée par un garant qui était généralement un proche. Le pouvoir japonais n’excluait pas totalement les opposants de la société si ces derniers devenaient des soutiens. Par exemple, le penseur Nakai Masakazu est condamné à deux ans de prison en octobre 1940 pour sympathie communiste. Toutefois, il reçoit une bourse en 1942 pour des travaux philosophiques allant dans le sens du pouvoir.

En 1940, l’Etat créé un parti unique : l’association pour le soutien du trone en Octobre 1940. Celle-ci n’eut cependant que peu de pouvoir politique, de nombreux hauts gradés militaires trouvant l’idée d’un pays un parti trop floue et occidentale. Toutefois, elle chapotait la vie quotidienne des japonais en fusionnant toutes les structures associatives du pays. Les syndicats passent notamment de 517 en 1939 à 3 en 1942.
Une surveillance constante
En septembre 1940, le ministère de l’Intérieur impose le rattachement de chaque foyer à un comité de quartier (Tonarigumi) où chacun de ses membres surveillent les autres. Ce comité est aussi en charge de la distribution des denrées rationnées dont la nourriture et les vêtements. En parallèle, de très nombreux groupes voient le jour comme « l’Association des Étudiants Patriotes » pour rassembler certaines parties de la population et organiser une manifestation en faveur de la guerre. Une grande association de la jeunesse japonaise est également créée. En Juin 1943, elle comptait 14 millions de membres, allant de jeunes en troisième à des adultes jusqu’à 25 ans. En Février 1942, les associations féminines sont regroupées au sein d’une seule entité forte de 20 millions de membres : La Grande Association des femmes japonaises.
La société entière est alors quadrillée :
- Création de l’Association pour le soutien du trône en 1940 (parti unique fusionnant toutes les structures associatives).
- Mise en place des Tonarigumi (comités de quartier de 5 à 10 foyers) pour assurer la surveillance mutuelle et gérer le rationnement.
- Embrigadement via la Grande Association de la jeunesse (14 millions de membres en 1943) et la Grande Association des femmes japonaises (20 millions en 1942).
- L’école a pour but de créer « les enfants de l’Empereur », avec des rituels matinaux autour de l’hymne et du rescrit impérial sur l’éducation.
Le développement de la propagande
La machine de propagande tourne à plein régime. Dans un pays où 40% des foyers possèdent une radio en 1940 et où le cinéma attire 440 millions de spectateurs, le contrôle de l’information est vital. Les médias sont soumis à une censure stricte : les journaux doivent arracher les pages censurées, et une loi de 1939 soumet les films à validation avant même leur production. De grands noms, comme le cinéaste Akira Kurosawa, participent à l’effort de guerre (Le Plus beau, La nouvelle légende du grand Judo). Certaines oeuvres déjà populaires sont aussi détournées au profit de la propagande comme Fuku-Chan.
Beaucoup de slogans voient le jour comme « économiser conduit à la victoire » ou « Envoyons encore un avion au front » afin d’inciter à donner des objets servant de matière première (notamment le fer), mais aussi à travailler. Certains soldats et unités étaient mis en avant comme l’unité blindée Nishizumi Au contraire, certains évènements sont totalement passés sous silence. C’est notamment le cas du massacre de Nankin.
La diabolisation des Occidentaux
La propagande exalte les martyrs, comme les « trois bombes humaines » de Shanghai en 1932, et diabolise l’Occident. Les Américains et Britanniques sont décrits comme des monstres sauvages (kichiku, jū) qui violaient les femmes et écrasaient les gens avec leurs chars, coupaient des parties de corps. Cette terreur instillée par l’État mènera à des drames absolus, comme les suicides collectifs sur l’île de Tokashiki où certains insulaires tuent leurs proches et se suicident face à l’arrivée des américains ou à Zamami (171 morts) lors de l’arrivée des troupes américaines.
Cette campagne de diabolisation est très peu préparée avant-guerre et se développe donc pendant le conflit. Ainsi, la guerre du Pacifique était présentée aux japonais comme de la guerre finale et que la survie du pays était en jeu.
Des mesures sont prises pour réduire l’occidentalisation de la population japonaise : interdiction des noms à consonance américaine, du jazz et de certaines coiffures.
Le projet colonial : Panasiatisme et racisme
Le racisme envers les autres populations asiatiques
Le racisme des japonais envers les chinois et les coréens se développent fortement lors de la première moitié du XXe siècle en parallèle du développement de l’appartenance nationale. Ce racisme débouchera notamment sur le massacre du Kanto, où 6000 coréens sont tués, ces derniers étant accusés de pillier et incendier les habitations suite au grand séisme de 1923. Le Japon n’aura cependant pas de théorie raciale générale avant les années 30, sous l’impulsion des nationalistes. Celle-ci stipule que le Japon est appelé à diriger éternellement l’Asie et qu’en tant que chef des nations asiatiques, il doit guider les autres peuples.

Dans la pratique, cette politique est sous-tendue par un racisme profond. Le Japon se considère comme le peuple « Yamato », pur et supérieur (descendants des administrés des premiers empereurs qui vivaient dans la province de Yamato). Les Chinois (péjorativement appelés Chankoro, sorte d’équivalent de « tchin-tchin » en France) et les Coréens (Futeisenjin, signifiant coréen insubordonné, il était à l’origine utilisé pour désigner le mouvement coréen d’indépendance avant de désigner l’ensemble des coréens) sont méprisés. Il existe même du racisme envers certaines ethnies japonaises, notamment les Ryūkyū et Ainu.
Le général Ishiwara Kanji, instigateur de la conquête de la Mandchourie en 1931, l’admet lui-même en 1940 : « il est indéniable que depuis la restauration Meji, la volonté de constituer une nation sur la base d’un seul peuple a renforcé la tendance à mépriser les pays étrangers. C’est la principale raison pour laquelle nous n’avons hélas pas sur conquérir le coeur des peuples, que ce soit à Taïwan, en Corée, en Mandchourie ou en Chine ». En 1940, un rapport dresse un état des lieux du comportement des touristes japonais en Chine et rapport de « nombreux actes humiliants qui nourrissent le ressentiment » et une « tendance à être sous l’emprise de la xénophobie ».
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Le dévelopement de la théorie du panasiatisme
La peur de l’Occident colonialiste qui a forcé la pays à s’ouvrir via la menace des canons, ravivée par la Révolution russe, la guerre de Sibérie et le traumatisme du séisme de 1923 entraîne un sentiment de faiblesse.
En théorie, le Japon promeut le Panasiatisme : la « Sphère de coprospérité de la grande Asie orientale », théorisée par Matsuoka Yosuke (ministre des Affaires étrangère) en 1940. Le slogan est le suivant : « L’Asie aux asiatiques ». Le Japon se présente comme le libérateur des peuples opprimés par les Occidentaux. Celle-ci est ainsi notamment reprise par des politiques proches du facisme comme Nakano Seigo qui en parle durant ses discours et organise par exemple des manifestations devant l’ambassade britannique.
Face à l’appauvrissement du pays lié à la crise économique, la solution d’une partie de l’armée est de conquérir de nouveaux territoires. En 1927, Ishiwara Kanji met en place un plan pour préparer la guerre ultime contre les USA et dans cette optique, il veut conquérir la Mandchourie. Cette idéologie va devenir le terreau pour la guerre contre la Chine. Suite à la Grande Dépression, la Mandchourie offre du fer, du charbon, et d’immenses terres agricoles (elle deviendra le premier producteur mondial de soja), permettant d’installer plus d’un million de colons et permet de créer un bloc économique autonome. Suite à la conquête de la Mandchourie, l’armée et ses soutiens gagnent encore en pouvoir. Les atrocités commises, comme le massacre de Nankin (totalement passé sous silence par la presse), ruineront cependant l’illusion de « libération ». Vers la fin de la guerre, le prince Mikasa constatera avec lucidité devant un témoin : « Même si le Japon gagnait cette guerre, crois-tu qu’un milliard de personnes en Asie suivraient le Japon après tout ce que nous avons fait en Chine ? »
Chute et Procès de Tokyo : Les rouages du déni
L’effondrement de l’Empire est apocalyptique : esprit Gyuokusai (la mort honorable plutôt que la reddition), attaques kamikazes, bombardements atomiques, et des soldats endoctrinés qui resteront cachés dans la jungle des décennies après la fin du conflit. Lors du Procès de Tokyo, l’historien Maruyama Masao note une différence fondamentale avec les criminels nazis. Là où les nazis objectifiaient leurs victimes de manière froide et industrielle, la violence des bourreaux japonais reposait sur un complexe de supériorité induit par leur proximité perçue avec l’Empereur.
La soumission aux faits accomplis
Face à leurs juges, les accusés adopteront principalement deux stratégies de défense. La première : la soumission aux faits accomplis : l’accusé ne pouvait pas faire autrement que se soumettre à une mesure déjà décidées. Attention cependant, les relectures modernes de ce concept tendent plutôt à considérer cette soumission aux faits accomplis comme une stratégie des accusés pour éviter la peine capitale.
- Question du procureur : « Étiez-vous favorables ou défavorables aux Événements de Chine ? »
- Shiratori Toshio (conseiller du ministre des Affaires étrangères en 1940) : « Je souhaitais régler rapidement le problème. Puisqu’il s’agissait d’événements en cours, je ne crois pas qu’il serait pertinent de dire que j’étais pour ou que j’étais contre. »
La fuite dans une sphère de compétence limitée
La seconde : la fuite dans une sphère de compétence limitée. L’accusé répond que les évènements ne faisaient pas partie de sa sphère de compétence bureaucratique
- Procureur Nolan : « Il y a quelques instants, vous avez laissé entendre que la morale et la discipline relevaient d’un officier général qui vous était subordonné.«
- Général Matsui (sur le Massacre de Nankin) : « En tant que commandant en chef pour la Chine Central, j’avais la responsabilité de diriger les opérations des deux corps d’armée sous mon commandement, mais je n’étais pas compétent pour intervenir directement dans les questions de discipline. Ce pouvoir appartenait au commandant de chaque corps d’armée ou au général de chaque division.«
Le fascisme japonais s’est ainsi dissous dans un maillage complexe de déni, de bureaucratie et d’aveuglement idéologique, laissant derrière lui une Asie meurtrie et une société japonaise traumatisée qu’il faudra reconstruire de zéro.

Sources
- Le Japon en guerre, livre de Haruko Taya Cook et Theodore F.Cook
- Japon, ils ont vu la fin de l’empire, documentaire d’Arte
- Vidéo sur la chaîne Nota Bonus Le vrai visage du Japon pendant la Seconde Guerre mondiale – Entretien avec Franck Michelin
- Les japonais et la guerre, livre de Michael Lucken
- Le fascisme japonais, livre de Maruyama Masao
