La monnaie et l’argent dans la Rome Antique

La monnaie et l’argent dans la Rome Antique

De nos jours, l’argent est de plus en plus dématérialisé, supplanté notamment par la facilité des paiements par carte bancaire. Ainsi, certains commencent même à vouloir supprimer totalement les pièces et billets. Bien qu’au cœur de nos quotidiens, ce bouleversement est récent et surtout dû au système bancaire. Dans ce cas, comment fonctionnait le numéraire chez des civilisations où celui-ci dominait l’économie ? C’est que nous vous proposons de découvrir dans cet article dédié à la monnaie dans la Rome Antique.

La genèse de la monnaie dans la Rome Antique

Avant même de se présenter sous forme de pièces, le système monétaire connaît ses balbutiements avec les Aes Rudes. Dans les faits, ces derniers sont des lingots de bronze de poids variants sensiblement. Effectivement, leur adoption semble être d’abord une initiative privée et échappe donc à une harmonisation locale. De même, la date d’adoption des Aes Rudes reste floue, mais certaines estimations tablent sur les environs de 800 avant J-C.

Au cours du 4e siècle avant J-C, la monnaie dans la Rome Antique commence à s’uniformiser en termes de valeurs, grâce à l’Aes Formatum. Encore une fois, cette monnaie est fabriquée à base de bronze, dorénavant coulée dans des moules permettant d’harmoniser la forme. Malgré tout, les pièces sont encore régulièrement divisée en plus petits morceaux pour obtenir des valeurs plus faibles et simplifier les échanges. Il est également intéressant de noter que les deux faces sont encore la plupart du temps vierges d’illustrations à l’époque.

Durant le 3e siècle avant J-C, l’Aes Signatum fait son apparition. Toujours en bronze, cette monnaie arbore désormais un tampon gouvernemental attestant son authenticité. Les deux faces sont aussi régulièrement illustrées de représentations d’animaux, de créatures mythologiques ou de symboles divers. Comme le relève les deux universitaires croates Anja Bertol et Karmen Farac, il est fort probables que ses différentes monnaies eurent co-existées ensemble plutôt que se remplacer purement et simplement.

 

Les différentes monnaies dans la Rome Antique

Comme nous l’évoquions en introduction, Rome s’est développée sur plus d’un millénaire. Par conséquent, de nombreuses monnaies sont nées et disparues au fil du temps. Il est donc impossible de toutes les énumérer. Nous baserons donc notre analyse sur le système augustéen (dont nous détaillerons le fonctionnement dans la partie suivant celle-ci). Dans le détail, le système monétaire romain de cette époque se compose des pièces suivantes :

  • As : en cuivre, c’est la pièce romaine de référence à cette époque.
  • Quadrans : en cuivre, il équivaut à 1/4 d’un As.
  • Semis : aussi en cuivre, il vaut 1/2 As.
  • Dupondius : en laiton, il possède la même valeur que 2 As.
  • Sesterce : également en laiton, il vaut 4 As.
  • Quinarius d’argent : en argent comme son nom l’indique, il équivaut à 8 As.
  • Denier : en argent également, sa valeur est de 16 As.
  • Quinarius d’or : comme son appellation le suggère, il est en or et vaut 200 As.
  • L’Aureus : lui aussi en or, ce dernier équivaut à 400 As.

Parmi les autres pièces notables, nous pouvons également noter le Solidus, une monnaie en or créée par Constantin Ier en 309. Très stable, cette devise continuera de prospérer dans l’Empire Byzantin jusqu’au 11e siècle. Hors du territoire romain, celle-ci connaîtra également un grand succès auprès de nombreux peuples comme les Francs. Plus globalement, ce dernier s’impose comme unité de compte dans les amendes liées au wergeld dans le monde germanique (indemnisation réclamée à une personne coupable de meurtre oui crime grave, cela inclut notamment la vengeance privée).

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L’argent et le système augustéen

En 19 avant J-C, Auguste décide de réformer en profondeur la monnaie à Rome : c’est le système augustéen. Sous son impulsion, le bronze disparaît pour les pièces aux plus faibles valeurs. Ce matériau est remplacé par le cuivre et le laiton. De plus, deux nouvelles pièces en or viennent s’ajouter pour transformer le système bimétalique de la République (bronze et argent) en système trimétalique.

Le système Augustéen va aussi bouleverser les rôles dans la régulation monétaire. En effet, le Sénat se chargeait auparavant de contrôler l’émission de la monnaie. Avec la réforme d’Auguste, le Sénat ne gère plus que les pièces en métaux non précieux. Les devises en argent et en or passe ainsi sous la coupe de l’empereur. Évidemment, l’intérêt principal est de réduire la force politique du Sénat tout en augmentant celle de l’Empereur.

Dans la pratique, ce système monétaire s’avère efficace puisqu’il restera inchangé pendant deux siècles. D’autres changements seront opérés par d’autres empereurs, moins ambitieux et servant surtout à tenter de stabiliser le marché ou à dévaloriser la monnaie pour lever des armées.

Où était fabriqué l’argent romain ?

Dans un premier temps, il est important de noter que les romains ne frappaient pas eux-même la monnaie. En effet, celle-ci provenait plutôt d’Italie Centrale. Historiquement, le premier atelier monétaire de la Rome Antique se situait près du temple de Junon Moneta (déesse de la répartition des richesses) sur le Capitole en 290 avant J-C. Cette situation donna d’ailleurs la signification au mot « monnaie ». Cet atelier aurait ainsi continué d’exercer jusqu’à la fin de la République.

Malgré la multiplication des conquêtes, la monnaie romaine reste quasiment exclusivement fabriquée à Rome jusqu’à la fin de la République. La principale exception est alors Lyon où des pièces seront frappées entre -15 avant J-C et 78. Cette situation peut alors s’expliquer par  une population locale élevée et le maintien sur place de nombreuses troupes romaines. Il arrive également que des Provinces obtiennent des autorisations spéciales pour produire leurs propres monnaies. Hormis cela, il faut attendre la fin de l’empire romain pour voir des ateliers monétaires s’installer partout sur le territoire. Ces derniers étaient entre-autres (mais pas uniquement) installés à :

  • Carthage (de 296 à 311).
  • Constantinople (à partir de 330).
  • Trèves (de 291 à 430).
  • Amiens (de 350 à 353).

Avec la multiplication des ateliers monétaires sur le territoire impérial, les empereurs Aurélien (régnant de 270 à 275) et Dioclétien (au pouvoir de 284 à 305) vont tous les deux mettre en place un marquage de la monnaie. Le but est d’assurer l’authenticité des pièces en indiquant dessus l’atelier d’origine. Pour cela, des abréviations propres à chaque atelier sont ajoutées sur les pièces. Pour mieux comprendre, voici les abréviations pour les ateliers cités précédemment :

  • Carthage : K, KAR, KART, PK, PKΓ, PKΔ, PKA, PKB, PKP, PKS, PKT.
  • Constantinople : C, CP, CON, CONS, CONSP, CONOB.
  • Trèves : TRE, TROB, TR, ATR, STR, BTR, IITR, PTR, PTRE, SMTR, SMTRP, SMTRS, TRB, TRS, TRP, TROB, TRPS.
  • Amiens : AMB.

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La composition d’une pièce de monnaie romaine

Comme nous l’avons vu plutôt dans l’article, les matériaux composant les pièces dans la Rome Antique ont évolué au cours des siècles. Ainsi, la République émettait principalement des pièces en bronze et en argent. Suite à la réforme menée par Auguste, l’argent est toujours utilisé. Cependant, le cuivre cède sa place à d’autres métaux tel que le laiton et le cuivre. De plus, l’or fait également son apparition. Concernant la proportion de métaux précieux dans les monnaies, celle-ci varie fortement selon les dévaluations. Ainsi, l’Empereur Caracalla créé l’Antoninianus en 215. Ce dernier vaut 2 Denarius, mais sa composition en métaux précieux n’équivalait qu’à 1,5 Denarius. Elle est donc un excellent exemple de monnaie romaine dévaluée.

Concernant la composition visuelle, les pièces romaines ont toujours été une source de propagande pour le gouvernement. En effet, la monnaie est à cette époque l’outil idéal pour transmettre un message à une population souvent pauvre et illettrée. Toutefois, il existe une différence importante entre les illustrations républicaines et impériales. En effet, l’avers (côté face) pendant la République représente souvent une divinité, un héros mythologique comme Hercule ou une représentation humanisée de Rome ou du Sénat. L’Avers (côté face) peut quant à lui représenter de nombreux éléments ayant trait à la vie de la cité comme une course de char ou un combat de gladiateur. L’armée pouvait aussi mettre en avant avec des illustrations telles qu’une galère ou une charge de cavalerie.

Durant l’Empire, les illustrations sur les pièces romaines évoluent. Dorénavant, le portrait de l’empereur occupe le centre de l’avers. Le pourtour rappelle les titres officieux de l’empereur, mais aussi ses principaux exploits. Ces derniers sont alors souvent liés à des conquêtes militaires. Du côté de l’avers, celui-ci présentait souvent une illustration mettant en valeur le règne de l’empereur. Par exemple, des pièces produites sous Néron (régnant de 54 à 68) représentent les portes fermées du temple de Janus (celle-ci étaient closes uniquement en l’absence de guerres). Ainsi, la paix issue de son règne est ici mise à l’honneur. Des écritures expliquant la gravure sont aussi souvent présentes. La mention « S-C » est ajoutée sur les pièces de métaux non précieux, afin de prouver leur authenticité (en effet, ces monnaies étaient gérées par le Sénat, contrairement à celles en or et argent).

Pièce de monnaie de la Rome Antique
As représentant l’empereur Claude (régnant de 41 à 54)

Le pouvoir d’achat dans la Rome Antique

Comme toujours pour une période aussi lointaine et étirée dans le temps, il est difficile d’annoncer un chiffre précis. Cependant, le musée archéologique de Strasbourg annonce quelques données, sans fournir plus de précision sur la période concernée :

  • Modius de blé (6,5 kg) : 3 sesterces.
  • Cruche ou assiette : 1 sesterce.
  • Passoire en argent : 360 sesterces.
  • un mulet : 520 sesterces.
  • deux esclaves : 5 048 sesterces.

Toujours d’après le musée, le « salaire moyen » d’un ouvrier agricole aurait été de 2 à 3 sesterces par jour. Pour un légionnaire, la solde annuelle aurait atteint 900 sesterces au 1er siècle avant de grimper à 2 400 sesterces au 3e siècle. Notez toutefois que ces prix ne servent que d’illustrations et que vous trouverez de nombreux tarifs très différents sur le net. De même, définir un salaire reste une tâche difficile, car il n’existait pas de contrat salarial à cette époque. Beaucoup de romains travaillaient donc au jour le jour.

Le système monétaire romain et la dévaluation

Avec l’expansion de Rome et les incessantes guerres, la République et surtout l’Empire ont souvent besoin d’argent pour lever des troupes. C’est pour cette raison et pour d’autres que la monnaie romaine a connue de nombreuses dévaluations. La différence entre la valeur annoncée de la pièce et celle réelle en or ou argent permettait alors de dégager des fonds. Par exemple, l’Aureus passe d’un poids de 7,8 grammes sous Auguste à seulement 7,26 grammes sous le règne de Néron. La diminution devient telle sur les pièces en argent qu’en 271, l’empereur Valérien met en place un procédé d’enrichissement de l’argentation en surface. Celui-ci vise à ajouter de l’argent en surface pour améliorer la qualité perçue de la pièce. En effet, l’Antoninianus ne contient à cette époque plus que 20% d’argent.

La dévaluation peut aussi prendre une forme indirecte par la création d’une nouvelle pièce. Cette dernière nait alors généralement avec une valeur annoncée inférieure à celle des métaux  précieux la composant. Comme nous le citions auparavant, c’est le cas de l’Antoninianus. La faible qualité des pièces entraîne toutefois un effet pervers. En effet, les citoyens conservaient pour eux les monnaies de bonnes valeurs et payaient leurs impôts avec les pièces dévaluées. Au lieu de récupérer de l’argent, l’Empire en perdait donc. Ironiquement, l’empereur Dioclétien tentera d’enrayer ce phénomène en 294 en créant 4 nouvelles pièces dont 3 en métaux non précieux et une en argent : l’Argenteus. Cette dernière se voulait composée fortement d’argent. Cependant, sa production est trop réduite. Elle est aussi rapidement thésaurisée. Face à l’échec, la devise n’est plus produite à partir de 310.

Pièce en or de la Rome Antique
Aureus représentant l’empereur Aurélien (régnant de 270 à 275)

Pour conclure : Rome, l’instigateur de la monnaie moderne en Europe

Comme vous l’aurez remarqué, la monnaie a fortement évolué tout au long de la Rome Antique. D’un simple morceau de bronze, elle est devenue un outil de propagande de choix dans l’arsenal des Empereurs. Certes, les romains ne sont pas les pionniers de la monnaie en Europe (les Grecs l’ayant adopté plus tôt). Cependant, Rome a assurément démocratisée et jeté les bases du système monétaire moderne en Europe, grâce notamment à ses conquêtes. Chez les francs, le fameux Solidus sera encore largement utilisé et son nom évoluera en sol qui donnera lui-même le mot français « sou ». De plus, de nombreux rois (Louis XIV, Louis XV, etc.) et les empereurs français conserveront la tradition du portrait sur l’avers.

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